1,6 million de rues passées au crible : ce que les noms de voies disent de la France
Une rue de l'Église dans près d'une commune sur deux, de Gaulle devant Pasteur et Hugo, moins de 9 % de noms de femmes et un écart de presque un à cinq entre l'Ille-et-Vilaine et le Var : ce que révèle la Base Adresse Nationale.
Dans près d'une commune française sur deux, il y a une rue de l'Église. Dans à peine une sur dix, on trouve une rue Charles-de-Gaulle, et parmi les personnes dont le nom est inscrit sur les plaques, moins d'une sur dix est une femme. Ces chiffres ne sont pas des impressions : je les ai calculés sur la Base Adresse Nationale (BAN), le fichier officiel qui recense toutes les adresses de France. Voici ce que 1,6 million de noms de voies racontent du pays.
Les données #
La BAN est publiée en open data par l'État et mise à jour chaque nuit. J'ai pris l'extraction du 7 octobre 2026 : 22,4 millions d'adresses réparties sur 1 615 042 voies dans 33 008 communes. Une commune compte 25 voies en médiane ; 537 n'en ont qu'une seule. Toulouse en a le plus (3 243), devant Nantes (2 875) et Montpellier (2 577).
Côté type de voie, la « rue » domine nettement (43 %), suivie du chemin (13 %), de l'impasse (10 %), de la route (8 %), de l'allée (5 %), de la place (4 %) et de l'avenue (3 %). Pour comparer les noms, j'ai retiré le type, les articles et les titres (« rue du Général-de-Gaulle » devient « de Gaulle »), puis fusionné les variantes d'écriture. Les 584 noms présents dans au moins 250 communes couvrent 28 % de toutes les voies ; je les ai classés à la main par catégorie.
1. L'église d'abord, la mairie ensuite #

Le nom le plus répandu de France n'est ni un homme politique ni un écrivain : c'est l'église. 14 813 communes sur 33 008 en ont une voie à ce nom, soit 45 %. Viennent ensuite la mairie (7 005 communes), le moulin (6 708 ; 9 016 en additionnant « vieux moulin », « moulin à vent » et consorts), le château, la fontaine et la gare. La « Grande Rue » (ou Grand'Rue) existe dans 5 104 communes, soit une sur six.
Le palmarès est celui d'un village : le lavoir (3 857 communes), le puits, le four, la forge, le pressoir, l'abreuvoir. Ces noms décrivent des lieux qui servaient à tout le monde, et dont beaucoup ont aujourd'hui disparu. La rue en garde la trace.
2. De quoi sont faits les noms de rues ? #
Parmi les voies couvertes par les 584 noms les plus fréquents, la répartition est la suivante. Les « autres » regroupent les indications de position (« Bel-Air », « Bellevue »), les équipements publics, les valeurs (« République », « Liberté »), les régions et les dates.

Les personnes ne pèsent donc pas plus que la nature ou le patrimoine local. Il y a plus de communes avec une rue des Tilleuls (3 682) qu'avec une rue Victor-Hugo (2 267).
3. La nature en tête : tilleuls, lilas et mésanges #
Chez les arbres, le tilleul gagne (3 682 communes), devant l'acacia (3 269), le chêne (2 514), le peuplier (2 248) et le genêt (1 939). Chez les fleurs, le lilas (3 333) devance le bleuet (1 716), la rose (1 644), la bruyère (1 521), le coquelicot (1 503) et la violette (1 468). Les oiseaux ont leur propre classement : la mésange arrive en tête (2 222 communes), suivie de l'hirondelle (1 288), de l'alouette (1 239), de la fauvette (1 143), du pinson (924) et du chardonneret (753). Côté animaux, l'écureuil (923 communes) est loin devant la cigale (448) et l'abeille (431).
Ces noms sont souvent donnés en série dans les lotissements : on choisit un thème, et l'on se retrouve avec une « rue des Mésanges » et une « rue des Fauvettes » côte à côte.
4. Les personnalités : de Gaulle, Pasteur, Hugo #

En fusionnant les variantes (« Général de Gaulle » et « Charles de Gaulle », « Pasteur » et « Louis Pasteur »), le podium est net : Charles de Gaulle (3 254 communes, soit près de 10 % des communes), Louis Pasteur (2 963) et Victor Hugo (2 267). Suivent Jean Jaurès, Jean Moulin, le maréchal Leclerc, Jules Ferry et Gambetta.
Sur les 137 personnes ou duos que j'ai identifiés parmi les noms les plus fréquents, les domaines se répartissent ainsi : les lettres arrivent en tête (28 % des voies de personnes), devant la politique (18 %), la science (12 %), la musique (8 %), les militaires (7 %) et l'aviation (5 %). L'aviation surprend : Mermoz, Guynemer, Blériot, Ader, Roland Garros et trois aviatrices (voir plus bas) font partie du top, sans compter Saint-Exupéry, classé avec les lettres.
Le XIXe siècle domine : 78 de ces 137 personnes y sont nées, soit 57 %, et elles représentent 64 % des voies. Les personnes nées avant 1700 pèsent 9 %, celles du XVIIIe siècle 10 % et celles nées à partir de 1900 environ 17 % (Jean Moulin, Saint-Exupéry, Brassens, Prévert, Camus…). Les plaques racontent la IIIe République : Jules Ferry, Gambetta, Clemenceau, Zola, Jaurès.
5. Les dates et la mémoire #
Les dates sont nombreuses. Le 19 mars 1962 (fin de la guerre d'Algérie) existe dans 1 866 communes, le 8 mai 1945 dans 1 789 (plus 508 qui écrivent simplement « 8 mai »), et le 11 novembre dans 852 (494 de plus pour « 11 novembre 1918 »). Verdun, nom de bataille, apparaît dans 1 808 communes, la Libération dans 1 656 et la Résistance dans 787. Les valeurs ne sont pas en reste : la République figure dans 2 775 communes, la Liberté dans 1 889, la Paix dans 1 513 et l'Égalité dans 716.
6. Et les femmes ? #
C'est le chiffre qui m'a le plus intéressé. Plusieurs projets, comme EqualStreetNames, ont déjà mesuré cet écart dans des villes précises. Ici, c'est à l'échelle de tout le pays. Dans le top, sur les 134 personnes du classement (hors trois duos comme Pierre-et-Marie-Curie ou les frères Lumière), 15 sont des femmes, soit 11 %. Elles ne représentent que 8,4 % des voies (6 291 contre 68 922). La première est Jeanne d'Arc (778 communes, 18e rang), suivie de George Sand (768), Louise Michel (536), Simone Veil (507), Marie Curie (464, plus 640 communes avec « Pierre-et-Marie-Curie »), Hélène Boucher (443), Maryse Bastié (411), Lucie Aubrac (325), Édith Piaf (288), Colette (286), Camille Claudel (266), Olympe de Gouges (263), Simone de Beauvoir (262), Elsa Triolet (254) et Jacqueline Auriol (251). Simone Veil, décédée en 2017, a déjà 507 communes. Et trois des huit aviateurs et aviatrices du classement sont des femmes (Boucher, Bastié, Auriol).
7. Sur l'ensemble des rues françaises : environ 9 % de noms de femmes #
Pour aller au-delà du top, j'ai repéré les voies dont le premier mot est un prénom reconnu (liste de prénoms féminins et masculins). Cela concerne 175 933 voies, soit 10,9 % de l'ensemble, dont 8,9 % portent un prénom féminin (15 689 contre 160 244). Un contrôle sur 80 noms féminins tirés au hasard donne environ 97 % de justes (les fausses alertes sont des expressions comme « Rose de Mai »). Les prénoms féminins les plus fréquents sont Marie (1 990 voies), Jeanne (1 494), Simone (1 060), Louise (981), Marguerite (653), Hélène (558), Anne (503) et Maryse (477).
Attention, ce chiffre est une estimation et non un recensement. Les hommes sont souvent désignés par leur seul nom de famille (« rue Pasteur », « avenue Foch »), alors que les femmes le sont presque toujours avec leur prénom : le chiffre de 8,9 % risque donc de surestimer légèrement la part des femmes. Dans l'ensemble, le bon ordre de grandeur est d'environ 8 à 9 %.

Une France à deux vitesses.La carte est très contrastée. L'Ouest et le Centre-Ouest sont en tête : Ille-et-Vilaine 17,7 %, Loire-Atlantique 15,8 %, Indre-et-Loire 15,4 %, Maine-et-Loire 13,5 %, Morbihan 12,9 %. Le pourtour méditerranéen est en bas du classement : Var 3,7 %, Aude 4,2 %, Vaucluse 4,4 %, Alpes-de-Haute-Provence 4,8 %, Pyrénées-Orientales 5,2 %, Bouches-du-Rhône 5,5 %. Parmi les grandes villes, Nantes est à 17,2 %, Strasbourg à 15,5 %, Bordeaux à 13,2 %, Rennes à 12,9 %, Toulouse à 11,8 %, Paris à 10,3 % et Nice à 7,5 %.
Une piste plausible : les quartiers récents, où les noms sont choisis après les débats sur la place des femmes dans l'espace public, pèsent davantage dans l'Ouest. Mais c'est une hypothèse à vérifier. Au niveau des communes, parmi les 1 046 qui ont au moins 40 voies à prénom reconnu, 42 n'ont aucune voie portant un nom de femme. À l'inverse, La Ville-aux-Dames (Indre-et-Loire) a ses 64 voies identifiées toutes à nom féminin.
8. Les régions ont leurs signatures #
J'ai cherché pour chaque département les noms les plus sur-représentés par rapport à la moyenne nationale. Ils sont éloquents. Dans les Pyrénées-Atlantiques, « gave » et « Ossau » sont environ 60 fois plus fréquents qu'ailleurs. Dans le Bas-Rhin, ce sont « houblon » et « Sainte-Odile » (environ 50 fois). Dans les Bouches-du-Rhône, « Mireille » (l'héroïne du poème de Frédéric Mistral), « Alpilles » et « restanques » se détachent. Dans le Finistère, les noms bretons en « Pen ar… » et « Keravel » sont les plus surreprésentés.
Les saints sont surtout concentrés dans le Sud-Est : ils représentent 2,1 % des voies en France, mais 4,2 % dans les Alpes-Maritimes, 3,9 % dans les Alpes-de-Haute-Provence et 3,7 % dans le Vaucluse, avec aussi la Marne (3,4 %) et la Moselle (3,3 %). Les plus faibles taux sont à La Réunion (0,7 %), en Haute-Savoie (0,9 %) et en Seine-Saint-Denis (1,0 %).
Ce qu'il faut retenir
Les noms de rues dessinent une France de villages, de saints, de lavoirs et de tilleuls, avec en toile de fond les grands hommes de la IIIe République et la mémoire des deux guerres. Les femmes n'y occupent qu'une petite place, environ une voie sur onze, avec un écart de presque un à cinq entre l'Ille-et-Vilaine et le Var. Et le nom le plus donné reste celui d'un bâtiment que tout le monde connaît : l'église.
Source : Base Adresse Nationale (adresse.data.gouv.fr), Licence Ouverte, extraction du 7 octobre 2026. Calculs personnels.
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